
Regardez-le. Observez sa reptation. Essayez de ne pas détourner les yeux, de suivre ce spectacle. Dur, presque insoutenable. Et risible. Tout ça pour avancer de quelques centimètres ? Merde alors. On plaint cet
homme là. Même, on le moquerait grassement si l'on n'était pas empli d'une telle pitié. C'est Rocco qui bande mou, la cantatrice affligée d'une extinction de voix, Mona Lisa défigurée par un accident d'ULM. Débandade esthétique. Qui a bien pu créer cet avorton ? Un Dieu aveugle et arthritique ?
L'autre ne se démonte pas devant vos regards atterrés. Il persévère, si bien qu'on peut disséquer ses gestes. Voici comment il s'y prend pour avancer (sic) : d'abord, le tronc allongé ondule sans grâce jusqu'à ce que la tête qui le prolonge se projette vers l'avant. Ensuite le cou se tend et la bouche s'ouvre pour agripper une touffe d'herbe, et enfin – enfin ! – l'ensemble se hisse, ô combien lourdement, un chouïa plus loin. Et recommence. Misérable créature. Laborieuse. Comme elle fait peine à voir. Quelques centimètres de gagné et déjà tout est à refaire. Le tronc gigote dans l'herbe mouillée, on dirait une limace géante prise de convulsions. Une touffe après l'autre, il se traîne comme un damné, avance. Ça avance.
Ne lâchez rien, continuez à l'observer. Imaginez que c'est un safari, que de vos jumelles vous suivez un animal particulièrement intéressant. Un tigre, un zèbre, une antilope orangée. Faites abstraction de son absence de membres inférieurs et supérieurs. C'est un chasseur qui est à l'œuvre, voilà ce qui doit guider votre contemplation. Vous êtes en Tanzanie et la lionne traque ce croustillant phacochère. Ou bien en Alaska, ce loup ne fera qu'une bouchée du jeune élan malade. La traque dans toute sa splendeur, le règne animal triomphant. Oubliez que ce tronc maladroit n'a ni la force de l'ours, ni la vigueur du rhinocéros, ni la malice du caméléon. Il a d'autres armes, enfin, c'est à espérer.
Après un bon quart d'heure d'efforts surhumains, la créature arrive au bord d'un petit fossé boueux, un précipice pour elle. Essoufflée, la bouche pleine d'herbe, elle ne voit pas le danger, continue son cheminement désordonné. Un cri soudain, un grognement plutôt, un crissement aigu (comme des cailloux dans une bétonnière), et elle bascule dans l'eau croupie. Horrible spectacle. Sans bras ni jambes, on coule, enclume jetée dans la piscine, chaton enfermé dans ce sac rempli de cailloux. « La fin, enfin... », marmonnez-vous, les traits crispés de compassion.
Las ! La chose ne verra pas ses souffrances abrégées. Pour l'instant. Il n'y a là qu'une flaque, quelques centimètres de boue mêlée à de l'urine de vache. En tendant le cou à s'en distendre les vertèbres, la créature peut hisser sa bouche hors de l'eau, aspirer l'air, comme une carpe. Slurp. Ses grosses lèvres glougloutent, avalent un mélange boue/oxygène. Puis replongent. La mort à brève échéance ? Non. Même pas. Le tronc ne veut pas mourir, ce misérable. Quand un miraculeux échappatoire se présente sous la forme d'une branche qui pendouille au-dessus de la flaque, il la saisit entre ses dents, comme le perdu en mer saisit la bouée des gardes-côtes. Il faut voir comme la créature peine pour se hisser au bord de la flaque. Et ensuite, durant toute une heure, pour se hisser millimètre par millimètre – Dieu, que c'est fastidieux – hors du piège dans lequel elle a culbuté. Le fossé est franchi.
Vous la suivez toujours ? Vous peinez à réfréner vos larmes et vos hauts-le-cœur ? Vous voyez comme elle peine même en terrain plat ? Comme sa vie est souffrance ? Miséricorde ! D'un geste, vous allez l'effacer de la surface de la terre, bête blessée dont il convient d'abréger les souffrances. Mais... Un instant ! Pas de précipitation SVP, regardez mieux. Oui, vous ne rêvez pas, elle s'est immobilisée, naseaux dressés, pousse des petits cris de contentement, geignements minables mais joyeux. Et ça continue : les narines frémissent, le couinement se fait plus saccadé. Quelque chose se passe. Vous oubliez votre projet de meurtre, fasciné. La chasse a commencé.
Le tronc frémit et les dents se portent vers la terre. Mordent dedans, à pleines bouchées, voraces. Les mottes de terre volent, une frénésie est à l'œuvre. Rapidement le trou s'agrandit. C'est toute la tête qui est sous terre, désormais, fouinant tant et plus. De dos, on dirait une autruche à la tête bien planquée. Les couinements repartent de plus belle, la créature frémit, on dirait qu'elle éjacule. Et puis, soudain, sans prévenir, elle ressort, jaillit du trou comme le diablotin de sa boîte. Quelque chose s'agite entre ses dents, sanguinolent. Une musaraigne ? Un ragondin ? Non, une taupe. Une taupe !!! Victoire !!! La créature plonge dans son repas, se délecte en gémissant. C'est l'égaré dans le désert qui tombe sur le stand Hagen Daz. La cantatrice qui retrouve sa voix. L'impuissant qui bande. Festin de roi.
Plus tard, vous observez toujours. Le chasseur de taupes repose dans l'herbe, repus, apaisé, dans les restes de rosée matinale. Vous notez la parfaite harmonie se dégageant de ce corps qui ne tarde pas à s'endormir. Ses rêves semblent doux, son sommeil tranquille. Dieu que c'est beau. Discrètement – ne pas le réveiller –, vous repartez en titubant, heureux, en paix avec la création. Merveilleuse nature.